Studio Otamendi
Manuela et Raphaël Pirenne en 2012 ― © Sylvie Eyberg

Studio Otamendi

Manuela Dechamps Otamendi, d’origine espagnole, a une pratique graphique éditoriale basée à Bruxelles depuis 2006. Sa production marque un intérêt marqué pour l’architecture. Elle enseigne à l’erg depuis 2011. Depuis un peu plus d’un an, elle collabore régulièrement avec Esther Le Roy. L’entretien qui suit était en sa présence, et celui d’Esther a suivi. Par souci de lisibilité, les deux ont été désentremêlés ci-dessous.

Morceaux, extraits, anecdotes d’une collaboration en crash et/ou réussie

La conversation commence avec le sujet des appels d’offre. Manuela préfère les éviter pensant que ce n’est pas le terrain le plus propice à une bonne collaboration avec ses partenaires et clients. En fait ce sont plutôt des clients qui la contactent directement, spécifiquement pour son travail.

Selon elle, une bonne collaboration passe d’abord par un bon projet. En préparant notre rencontre, Manuela a été amenée à réfléchir à la question et donc à une clé de répartition personnelle et assez précise. C’est plutôt un exercice de style.

  • 40% bon contenu
  • 25% bon client
  • 25% bon graphiste
  • 10% bonne production

Cinq critères d’un bon client

Elle partage la définition dont parle Michael Bierut dans une de ses conférences : un bon client est quelqu’un avec qui un partage de qualités est possible.

Et plus précisément, un bon client, c’est :

  • Intelligent, si possible plus intelligent que le graphiste puisque c’est lui qui va prendre les décisions. C’est aussi lui qui va faire toute la préparation du travail, qui est très importante.
  • Assuré (ou secure en anglais), suffisamment en tout cas pour éviter au projet d’errer, même en cas de difficulté.
  • Passionné, et c’est parfois quelque chose qui manque dans les institutions. Le graphiste doit être nourri, il capte la passion du client. Si elle n’est pas suffisante, c’est très difficile.
  • Confiant, puisqu’il faut qu’il soit suffisamment sûr de ce que le graphiste propose.
  • Courageux, il prend des risques, il met beaucoup d’argent, il risque sa réputation.

Manuela pointe aussi le fait que ces cinq critères peuvent aussi être appliqués au graphiste. En effet :

  • Intelligent, avec l’effet miroir décrit plus haut.
  • Assuré (ou secure), lui aussi suffisamment que pour mériter la sécurité du client.
  • Passionné, avec la formule « Le graphiste, fan n°1 du client pendant le projet » !
  • Confiant, pour qu’il puisse bien vivre les potentielles contradictions que le client lui oppose, en partie parce qu’il n’a pas le même angle de vue, et que des éléments peuvent lui échapper.
  • Courageux, et là peut-être plus encore, l’effet miroir fonctionne à son plein, avec le fait d’accepter parfois de revenir en arrière, d’avouer s’être trompé parfois, et/ou aller au-delà de la demande.

Cette checklist n’est pas explicite, Manuela l’a dressée à l’occasion de cet entretien. Mais elle a l’impression que l’essentiel est là. L’analyse de ces cinq critères permet à Manuela, au début d’une possible collaboration, d’identifier si elle a un potentiel suffisant. Et le cas échéant avoir le courage de dire non. Il faut évidemment pour cela avoir suffisamment confiance en soi, et idéalement d’autres sources de revenus.

Les appels d’offre, le plus souvent, ne permettent pas d’appliquer cette grille de lecture. Il n’y a pas assez d’informations. Même s’il est possible de sentir certains des critères en fonction de son écriture et de son articulation, ce n’est pas suffisant.

Quand malgré ces précautions, une collaboration se passe mal, Manuela et Esther acceptent de signer le travail, mais ajoutent au colophon un intervenant fictif en plus d’elles-mêmes, nommé Benny Ouioui quand leur client est anglophone… À l’inverse, une fois qu’une collaboration s’est bien passé, Manuela essaie de prendre grand soin à maintenir une proximité forte.

Poser des questions, beaucoup de questions

Pour permettre de percevoir tout cela, un outil est indispensable. Et cet outil, c’est poser des questions et faire parler. Avant, au départ, et pendant le travail. C’est ça qui va permettre d’obtenir plus de soutien et de validation. Il y a des graphistes qui amènent leurs propres recherches, mais Manuela ne se sent pas de cette famille-là.

Une bonne communication, un niveau assez libre et intense de discussion permettent aussi, pendant la collaboration, de pouvoir questionner plus facilement avec une plus grande chance d’obtenir des réponses lors de la situation où le client amène des petits changements qui empiètent sur les choix du graphiste. Il est alors possible de mieux comprendre ce qui se cache parfois derrière ces interventions.

Le contenu du projet reste primordial. Certains clients déposent leur contenu et disent « voilà, tu as tout ». Dans ces cas, Manuela demande au client de tout lui raconter, quitte à ce que ça prenne beaucoup de temps, et provoque l’étonnement du client ! Mais c’est une condition très importante pour que le reste se passe de manière fluide et que ce que Manuela appelle la passion pour le projet naisse. Cette naissance est plus difficile à travers une institution. Et de plus en plus difficile avec un éditeur, dont le rôle change.

Il est parfois aussi très difficile d’exiger du client de prendre du temps pour préparer le travail. Pourtant, c’est très important. Surtout s’il s’agit de plusieurs personnes, comme c’est souvent le cas. Parce que la balance de temps perdu potentiel est presque toujours en défaveur du graphiste.

En terme d’outils, Manuela a la chance de pouvoir se permettre de ne pas avoir de longs descriptifs sur son site, mais utilise lors des premières réunions certains de ses propres livres, dont elle leur raconte toute la genèse et la nature des choix. Le client comprend ainsi de manière concrète son rôle, et celui du graphiste. Elle compare cette première réunion à un date, voir si on va plus loin ou pas. Et dans ce date, elle se rend compte qu’une proportion très importante de rencontres avec des clients français, par comparaison avec les clients belges, n’aboutissent pas. Peut-être par manque d’image, de rassurement, et où la confiance ne s’est donc pas établie.

En terme de contrat, Manuela a appris à demander de plus en plus souvent un acompte, avec l’offre signée, ce qui engage plus fermement le client. Et ce qui rend clair de manière finale pour lui la réalisation concrète du projet.